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Afficher la version complète : Oeuvre littéraire Japonaise - "Projection privée" de Kazushige Abe



Heiho
01/11/2005, 12h39
Bonsoir connaissez vous Kazushige Abe ?

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Je viens de lire un de ses romans intitulé PROJECTION PRIVEE !

En bref c'est l'histoire d'un mec..."Onuma est projectionniste dans un modeste cinéma de Tokyo. Après ses études, il semble avoir vécu quelques années troubles, une époque passée jusqu'ici sous silence mais qui justifie peut-être son échec professionnel.

Un matin, en lisant la presse, Onuma tombe sur un fait divers : un accident de la route vient d'avoir lieu, les quatre passagers sont morts. L'article mentionne une banale perte de contrôle du véhicule, mais Onuma reconnaît les noms de ses camarades de promotion et dès lors semble persuadé qu'il s'agit d'un attentat.

Pour justifier son interprétation des faits ou pour conjurer ses craintes, Onuma remonte le temps et consigne dans son journal le récit de ces quelques années passées en province avec ses amis aujourd'hui disparus. Ayant à l'époque le projet de faire un film de fin d'études sur un personnage peu ordinaire, il les avait entraînés dans l'aventure et les jeunes gens s'étaient peu à peu retrouvés embarqués dans un réseau d'espionnage en pleinegestation. La jeunesse aidant, l'oisiveté et la naïveté accompagnant un désir insoupçonné de violence, la vie de ces apprentis cinéastes fut alors totalement bouleversée.

Très angoissé, Onuma se remémore une série d'indices le confortant dans l'idée qu'il s'agit là d'un règlement de comptes auquel il ne pourra échapper : une boule de plutonium, un gang de Yakuzas, une jeune prostituée, des vidéos pornos... Caché dans l'obscurité de ce cinéma de quartier voué à la faillite, Onuma imagine le pire. Est-il complètement paranoïaque, réellement en danger ou simplement en train d'écrire le scénario d'un film qu'il ne tournera jamais ?

Dans le décor de Shibuya, un quartier branché de Tokyo, objet de tous les fantasmes et de toutes les convoitises, Kazushige Abe offre un regard saisissant sur la société japonaise d'aujourd'hui - un petit pays policé et moderne, qui laisse pourtant la place à d'infernales machinations dans lesquelles l'individu disparaît, aliéné par des organisations secrètes paramilitaires, fascistes, ou pseudo-religieuses. On se souvient alors du meilleur roman de Murakami : La Course au mouton sauvage."

Extrait :

15 mai (dimanche)

Quand il eut ses trente-trois ans, Julio composa une chanson qu’il intitula Mes trente-trois ans :

"Entre la nostalgie et une autre nostalgie, Entre ma vie et la tienne, Entre la nuit et l’aube, S’en vont les jours, Qui ne se souvient de cet âge, Quand nous avions atteint nos seize ans, Et que nous voulions avoir, Quelques années de plus, Qui ne désire, Cacher un peu le temps d’hier, Quand il découvre sur la peau les premières rides, Rien que trente-trois ans, Et pourtant la moitié de la vie, Trente-trois ans qui s’en vont, Si vite, Trente-trois ans à aimer, Qui le voulait, Trente-trois ans comme toi, Qui l’eût soupçonné."

Je l’écoute en ce moment même. Des paroles parfaitement banales. Il n’empêche que la chanson me plaît. Et même, parmi toutes celles de Julio, que je trouve toutes formidables, celle-ci m’emballe tout particulièrement. Pas la peine d’aller en lire la traduction pour comprendre qu’il s’agit d’un morceau affreusement sentimental : la voix suave de Julio et les sonorités de l’espagnol vous transportent immédiatement. Je suis sujet à de fréquentes migraines et quand je l’écoute alors que j’ai mal à la tête, je me sens exalté à mort. Bien que migraineux, je ne suis pas insomniaque. J’ai le sommeil facile. Je suis capable de m’assoupir n’importe quand, où que je sois. Comme de me réveiller aussi sec. Il me suffit de m’endormir pour ne plus avoir mal à la tête. Pas besoin donc de médicaments. C’est à force d’entraînement que j’y suis arrivé. Ce mal est d’ailleurs probablement héréditaire, vu que mon père en souffre aussi. Auquel cas, il aura été presque complètement surmonté arrivé à ma génération. Grâce à l’entraînement.

Si je me suis mis à écouter les chansons de Julio avec tant de délectation, c’est parce que l’amie avec qui je sortais à l’époque où j’étais étudiant m’avait offert pour mon anniversaire un disque compact de ses plus grands succès. Elle m’avait tendu le petit sac plastique qui contenait le disque en précisant que ce chanteur était né le même jour que moi. Depuis, chaque fois que nous nous voyions, nous faisions l’amour en l’écoutant, c’était devenu presque une habitude. Si bien que, comme par réflexe conditionné, j’obtiens une érection dès que j’entends se répandre un air de Julio. Tout particulièrement quand il s’agit de Mes trente-trois ans : j’en viens à me sentir excité même d’instinct. Je me suis séparé de cette amie tout de suite après la fin de mes études, mais mon corps, plusieurs années après, réagit toujours avec la même vigueur à l’écoute de cette musique. Et pour soulager ce désir, il n’y a de recours que le sexe ou la violence. Dormir, dans ces circonstances, n’est pas une solution. Puisque, naturellement, à mon réveil, mon corps aussi se réveille.

Il y a au fait dans Mes trente-trois ans un passage assez sombre : "Qui ne désire, Cacher un peu le temps d’hier, Quand il découvre sur la peau les premières rides." Voici comment je l’interprète : celui qui "découvre sur la peau les premières rides", "le temps d’hier" lui revient sous la forme d’un effet oppressant, et l’entrave dans son action. Par conséquent, tout un chacun ne peut s’empêcher de vouloir "cacher un peu" son passé quand surgissent le doute et l’hésitation alors qu’il faut aller de l’avant. L’introspection provoquée par le souvenir du "temps d’hier" peut parfois, bien sûr, agir de façon bénéfique mais elle peut aussi avoir l’inconvénient d’entraîner une passivité excessive. D’ici quelques années, j’atteindrai à mon tour mes trente-trois ans. Il se peut que, dans mon cas aussi, le "temps d’hier" soit dès à présent en train de se rapprocher sous une forme oppressante.

18 mai (mercredi)

Je me suis fait accoster devant la droguerie Pretty Nishimura par une inconnue tandis qu’à l’heure de pause je me dirigeais vers la librairie en empruntant la centrale*. Elle menait une enquête sur des publicités et me promit en échange un bon de librairie, aussi acceptai-je. Elle m’a conduit dans une pièce de la salle Manyô et, après m’avoir interrogé sur mon âge, ma profession et mes revues favorites, m’a montré plusieurs films et posters publicitaires d’une marque de cigarettes en me priant de faire part de mes impressions. Je lui ai répondu que je les trouvais tous quelconques. Elle m’a demandé si c’était tout ce que j’en pensais et je lui ai répondu que oui, c’était tout ce que j’en pensais. Je l’ai vue alors prendre un air si déçu que je me suis senti obligé d’ajouter que je les trouvais néanmoins un peu provocants. Elle a paru cette fois satisfaite et, avec un grand sourire, a déclaré l’enquête terminée. J’ai ainsi réussi à me procurer un bon de librairie pour une valeur de mille yens.

De retour de la librairie, alors que je passais à nouveau par la centrale, j’ai vu une autre femme intercepter les passants. Elles étaient plusieurs tout à l’heure, mais maintenant il n’y en avait plus qu’une seule. Sa tenue était plus distinguée que celle de la précédente. Je me suis approché d’elle dans l’espoir d’obtenir un autre bon. Ce n’était pas une enquêtrice. Elle se contentait de distribuer des prospectus. Dans ces conditions, je ne pouvais espérer obtenir un bon à nouveau. J’avais cru la voir adresser la parole à un passant mais ce n’était pas certain. Elle devait se tenir simplement là, debout, avec ses prospectus. Je lui ai tendu la main pour en recevoir un. Il s’agissait d’un papier publicitaire annonçant la réouverture d’un salon de beauté après sa remise à neuf. Mais ce n’était pas tout. Ce salon s’était, paraît-il, doté d’un "équipement explosif". Bien embêtant, ça, un "équipement explosif". Impossible que Muranaka et sa bande ne soient pas en train de courir après. Mais où Masaki a-t-il bien pu la planquer, la boule plastique ?

21 mai (samedi)

Il y avait dans le journal, aujourd’hui encore, un article sur quelqu’un qui s’est tué. La "vogue des suicides" semble devoir, comme à l’accoutumée, se poursuivre dans ce pays. Ce qui n’empêche pas que l’on tombe aussi tous les jours sur des articles qui parlent de gens qui se sont fait tuer alors qu’ils n’avaient pas spécialement envie de mourir. On est frappé, parmi ces meurtres, par le nombre de ceux dus à des maniaques. Dans mon quartier aussi, un nécrophile se serait fait arrêter il y a un mois. Il pouvait, selon le dire du caissier du libre-service à côté de chez moi, assouvir ses désirs autant avec un homme qu’avec une femme pourvu qu’il eût affaire à un mort ; au moment où la police pénétrait dans son domicile, il aurait été en train de sucer le gland et les testicules fraîchement sectionnés d’un cadavre en se les roulant dans sa bouche tout enflée. S’en fourrer comme ça trois boules dans la bouche, m’avait-il dit, trouvez pas que c’est un sacré gourmand ? Remarquez, ajoutait-il en pointant du doigt son entrejambe, c’est que ça doit être rudement bon, quand on voit comment certaines nanas vous les bouffent aussitôt qu’on les leur sert. Cet amateur de ragots est lui-même un fétichiste invétéré des jambes. Il ne s’en cache d’ailleurs pas. Chaque fois que je vais y faire mes achats, il me parle d’un air réjoui de la propriétaire de jambes merveilleuses qui s’est rendue dans son magasin ce jour-là. Comme il me soupçonnait d’avoir moi aussi des penchants dans ce goût, je lui ai dit que, ces temps-ci, je donnais dans le voyeurisme. Toujours est-il que, selon les journaux, la criminalité et le chômage ne cessent de croître, que déjà l’été s’annonce froid et que les agriculteurs sont complètement découragés. Les politiciens n’arrêtent pas de commettre des bourdes diplomatiques et gagnent l’hostilité du monde entier. Sans doute tout cela va-t-il se solder par une guerre. Sur les écrans de cinéma, les monstres s’en donnent à cœur joie. Bref, il ne se passe que des choses inquiétantes.

26 mai (jeudi)

Quelle bêtise j’ai faite aujourd’hui. Hirasawa, un petit jeune qui travaille chez nous, est venu me dire qu’il partait prendre sa revanche sur des types qui l’avaient amoché il y a une semaine et je me suis senti obligé de l’escorter. Vendredi dernier, de retour du boulot, tandis qu’il empruntait la ruelle en bordure du bâtiment A des grands magasins Seibu, qui de la rue Inokashira débouche sur la centrale, il se serait fait brusquement entourer par une bande de lycéens sortant d’une salle de jeux électroniques, et méchamment tabasser. Effectivement, quand je l’ai aperçu à mon travail ce lundi, il avait le visage couvert de bleus. Hirasawa est un étudiant qui vient cette année de monter de sa province. Il prétend avoir été du temps du lycée une petite frappe qui avait ses entrées dans la localité. Mais je suis persuadé qu’il n’avait vraiment pas de quoi pavoiser et qu’en réalité, il n’était pas grand-chose. Ce garçon, donc, quelques mois à peine après avoir débarqué à Tokyo, se fait traiter comme un moins que rien par des lycéens, certes en nombre mais plus jeunes que lui. Par-dessus le marché, il se fait soulager de son portefeuille qui contenait cinquante mille yens et diverses cartes, et aussi de son blouson en jean 507XX qu’il venait de s’offrir à crédit. De quoi se sentir profondément humilié, et parfaitement en rage. Or, aujourd’hui, sorti faire les courses pour le repas du soir après le démarrage de la dernière projection, il aurait vu par hasard l’un des lycéens en question entrer avec son blouson dans la même salle de jeux. En jetant un coup d’œil à l’intérieur, il aurait constaté que ses camarades n’y étaient pas et se serait dit que c’était l’occasion rêvée de se venger. Voilà en gros ce qu’il me raconta.

– Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur Onuma ? Vous croyez qu’il n’y a pas de quoi être en pétard ? Se faire bastonner par ces morveux, et en plus chourer son portefeuille et son blouson… Est-ce que je mérite ça, franchement ? Même qu’hier encore, je n’osais pas me montrer devant les potes de la fac, tellement j’avais honte. Faut leur rendre la pareille. Ça va de soi, vous êtes bien d’accord.

A quoi je répondis :

– Oh, fais ce que bon te semble. Seulement, une fois qu’on a mis le doigt dans ce genre d’engrenage, c’est sans issue. Tu vas peut-être te retrouver obligé, aussi longtemps que tu vivras en ville, de remettre ça indéfiniment, jusqu’à ta mort. Rien ne dit que ça en restera là. Et va savoir ce qui peut surgir en cours de route. T’es vraiment sûr qu’ils portaient des uniformes de lycéens ? Là-bas, tu avais peut-être une ou deux connaissances dans le milieu, mais ici tu n’es qu’un petit étudiant de rien du tout. Je te conseille de te tenir à carreau si, comme qui dirait, tu ne veux pas finir au fond de la baie de Tokyo.

Je voulus dans un premier temps, en bon aîné, réfréner sa hâte en exagérant quelque peu les risques qu’il était supposé encourir. Mais, comme je m’y attendais, l’appel paternaliste à la prudence n’eut aucun effet sur Hirasawa qui, de caractère plutôt soupe au lait, se laissait facilement emballer.

– Dites, monsieur Onuma, il n’y a quand même pas à baisser son froc devant ces petits merdeux. Je n’aime pas ça, quand vous dites qu’il faut éviter les ennuis. On doit réagir, sinon on se sent mal dans sa peau. C’est quand même rageant de les voir se foutre de votre gueule, non ? Ça ne vous fait rien, vous, monsieur Onuma ? On s’en fout de qui il y a derrière, on en a vu d’autres. On n’est plus capable de rien quand on est trop méfiant.

Le voilà qui est bien remonté, me disais-je, mais qu’est-ce qu’il me veut depuis tout à l’heure avec ses salades ? Sans doute me mêler à son plan de vengeance, étant donné que l’adversaire n’est plus forcément seul… C’est bien sûr pour cela qu’il me tanne depuis un moment en essayant de me faire partager sa colère. Un peu gros, mon petit gars, tu ne me feras pas marcher avec un numéro aussi simplet. J’ai de l’entraînement, figure-toi. D’un autre côté, songeai-je, il y a si longtemps que je ne me suis pas battu pour de bon, ça ne me fera pas de mal de me dégourdir un peu. Après tout, on n’y verra que du feu dans cette situation. Un petit coup de main, je peux bien me le permettre. Si l’adversaire est seul, je n’aurai qu’à évaluer tranquillement la capacité de combat de Hirasawa. Surtout qu’aujourd’hui, j’ai écouté la chanson de Julio avant de sortir de chez moi. Je dois apaiser par une autre excitation l’excitation qu’elle m’a procurée…

Le travail terminé, nous nous sommes dirigés vers la fameuse salle de jeux. Nous n’avions pas de séance tardive à assurer ce soir-là, aussi ne s’était-il encore écoulé que peu de temps depuis le moment où Hirasawa avait aperçu le garçon sur qui il voulait prendre sa revanche et nous avions de bonnes chances de l’y retrouver. Je lui remis deux piles que j’avais sorties de la salle de projection. Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-il. Tu piges pas ? lui dis-je et, comme il faisait non de la tête, je lui expliquai qu’en les serrant dans les poings, il redoublait la puissance de ses coups. Ah oui, je vois, opina-t-il, faisant mine de se rappeler quelque bon vieux souvenir.

Je me remémorais mes années de collège pendant que nous marchions dans la rue du Parc. Les bagarres que nous nous rendions entre voyous, chacun se déplaçant à son tour du côté de l’établissement ennemi. Une sorte de convention, un stéréotype en somme, que nous ne nous lassions pas de répéter. On ne pouvait s’en empêcher. Au fond, cela continue encore, un peu partout et sous toutes les formes. Si les jeux vidéo de combat corps à corps se vendent si bien, c’est bien parce que tout un chacun couve en soi un désir de violence. La remarque est assurément banale mais il n’en est pas moins certain qu’un nombre considérable de gens sont fascinés par la violence. Puisque moi-même, dix ans après le collège, je persiste à reprendre ce stupide stéréotype.

Comme on pouvait s’y attendre, le nombre des lycéens avait augmenté. Mais cela ne posait pas de problème puisqu’ils n’étaient encore jamais que trois. Deux en uniforme en plus de celui qui portait le blouson volé. Je leur touchai deux mots pour les entraîner dehors. A la vue de Hirasawa, ils comprirent aussitôt de quoi il retournait. Ils semblaient tous prêts à se battre sur-le-champ mais, songeant que mieux valait ne pas se faire remarquer sur ces lieux, je les invitai à se rendre au parc Miyashita. Quelqu’un lança un appel derrière nous au moment où nous nous apprêtions tous les cinq à gagner la rue Inokashira. Un autre lycéen qui sortait d’un fast-food, un hamburger et un shake à la main, vint se joindre à l’ennemi. Deux contre quatre, donc. Ce qui n’était, bien sûr, pas plus un problème.

Mais le problème ne tarda pas à se poser. Après être passés sous la voie ferrée aérienne de la Yamanote, un portable se mit à sonner. S’ensuivirent des pourparlers entre l’un des lycéens et celui qui appelait. Un peu inquiet, je ralentis le pas pour écouter la conversation : le possesseur du portable informait de la situation son correspondant qui devait être l’un des leurs, en précisant le lieu où nous nous trouvions et combien nous étions. Paraît qu’ils rappliquent tout de suite, fit-il à l’intention de ses camarades quand il eut fini de parler. Voilà qui est bien embêtant, on dirait qu’il y en a encore plusieurs autres dans les parages… Je transmis ma préoccupation à Hirasawa en lui soufflant quelques mots à l’oreille puis je lui annonçai qu’on allait régler l’affaire au plus vite étant donné le changement de situation. A quoi, édifié qu’il était par ses déboires de la semaine précédente, il s’empressa d’acquiescer en silence de l’air le plus grave du monde. Je lui donnai brièvement quelques instructions en montant les escaliers qui menaient au parc.

– Passe-moi l’une des piles que je t’ai filées tout à l’heure.

Il me la remit aussitôt.

– Ecoute bien. Toi, concentre-toi sur un seul. T’en fais pas pour les trois autres. Tiens, charge celui qui porte le blouson, et ne t’occupe pas du reste.

– Vous pouvez en prendre trois à la fois, monsieur Onuma ?

– Même quatre, je m’en fous. Ce sera l’affaire d’une minute.

Sceptique, Hirasawa suggéra d’une moue contrariée que ce n’était peut-être pas le moment de faire du cinéma. Je regrettai mon propos en reconnaissant que j’avais sans doute un peu frimé, mais je ne pensais pas avoir menti. Et effectivement tout fut réglé en l’espace d’une minute. Je ne manquais jamais de pratiquer mes exercices et j’avais beau n’avoir pas participé à un vrai combat depuis belle lurette, ce n’étaient pas des adversaires de ce niveau qui allaient me donner du fil à retordre. Si cela avait été le cas, je ne pouvais plus espérer survivre aux situations difficiles ; il ne me restait plus qu’à retourner au Cours tout reprendre à zéro.

– Vous vous ramenez, oui.

Les potaches se tenaient en rang d’oignons face à nous, à quelques mètres de distance. Ils restaient plantés là sans même s’aviser d’ôter leurs vestes. Trois parmi les quatre portaient les cheveux longs qui, à l’état naturel et sans produit coiffant, ne manqueraient pas de leur gêner la vue au premier mouvement. Ils avaient tous des AJXI aux pieds. On eût dit une équipe de basket. Auquel cas, il en manquait un. Ils ne songeaient même pas à remonter leurs pantalons ceinturés au niveau des hanches. Ou ils se foutaient de nous ou ils ne pensaient à rien. Ce qui, de toute façon, ne pouvait qu’être à notre avantage.

– Alors, prêts, les morveux !

Profitant de ce que, sur ce cri de guerre de Hirasawa, ils s’étaient tournés dans sa direction, je lançai de toutes mes forces la pile que je tenais dans la main droite sur celui qui se trouvait en bout de file à gauche, en plein visage. Puis je me précipitai sur son voisin pour lui envoyer un crochet dans le menton de la paume de la main, tout en expédiant mon pied dans le flanc du troisième qui, bien qu’il eût tout de même fait un sort à son burger, sirotait encore son shake. Raison pour laquelle il avait le flanc droit dégagé. Le reste de la boisson lui éclaboussa le visage et la poitrine. Bien m’avait pris ce jour-là de ne pas avoir chaussé mes Irish setters et choisi mes Nylon cortez. J’avais le pied léger, ce qui facilitait l’attaque. J’avais efficacement réussi à les neutraliser chacun au premier mouvement. Tout s’était donc déroulé jusque-là comme prévu. Le premier qui avait reçu la pile en pleine figure, ne parvenant pas à se redresser sous le choc et la douleur qui l’élançait, était pratiquement hors d’état de combattre. En donnant à chacun des deux autres un coup décisif, j’en avais fini avec ce que j’avais à faire et il ne me restait plus qu’à assister Hirasawa. Je jetai donc un œil sur celui-ci et vis qu’il demeurait sur place à me regarder sans vouloir bouger. Hira’ ! hurlai-je et, changeant de plan, j’envoyai au tapis le dernier qui se jetait sur moi en lui flanquant un coude sur la tempe. Quant à Hirasawa, il retrouvait enfin ses esprits suite à mon appel et passait à l’action en frappant du poing droit qui contenait la pile le garçon, apparemment le moins endommagé, que j’avais renversé d’un coup de pied dans le flanc.

– Mon blouson s’est salopé, fit Hirasawa sur le chemin de retour vers la gare et, en m’adressant un grand sourire : Je vous rendrai ça un de ces jours, vous savez.

– Fais bien attention, lui recommandai-je tandis qu’il descendait les escaliers menant aux passages souterrains.

De mon côté, je traversai le grand carrefour en direction de la gare. Je me mordais déjà les doigts pendant que j’attendais le train sur le quai de la Yamanote. J’ai quand même manqué un peu de prudence, me reprochais-je, je me suis laissé embobiner par Hirasawa en sachant parfaitement ce que je faisais, sans savoir me retenir ! Puis, tandis que je montais dans le train bondé, je me rappelai les mots que je lui avais adressés au travail : "Une fois qu’on a mis le doigt dans ce genre d’engrenage, c’est sans issue. Tu seras peut-être obligé, aussi longtemps que tu vivras en ville, de remettre ça indéfiniment, jusqu’à ta mort. Rien ne dit que ça en restera là. Et va savoir ce qui peut surgir en cours de route."

C'est du bonheur à l'état pur à lire et relire !

Heiho...

suppaiku
15/12/2005, 12h59
Le livre PROJECTION PRIVE surprendra les fans de films américains des années 90, un certain film avec Brad Pitt. Il y a plaggia intégral puisque ce roman n'est pas cité... On cite un autre, sorti plus tard...
En tout cas, c'est ce que j'en pense.
Un roman troublant... J'ai beaucoup aimé.

Kingofpunk
16/12/2005, 11h40
Cela me donne envie de le lire, de ce pas je vais essayer de me le procurer